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Las terroríficas leyendas de Portlock, Alaska

Las terroríficas leyendas de Portlock, Alaska

Le village qui écoutait sous la pluie

La première gifle partit avant même que le cercueil de mon grand-père ait quitté la maison.

Elle claqua dans la salle à manger comme une assiette brisée, si sèche, si nette, que les invités cessèrent de mâcher. Ma tante Hélène resta debout, la main encore levée, le visage rouge de colère et de honte. Mon père, lui, ne bougea pas. Il avait reçu le coup sans ciller, comme s’il l’attendait depuis trente ans. Derrière lui, les volets battaient contre les murs de la vieille maison familiale, et la pluie de novembre fouettait les vitres avec cette obstination froide qu’on ne connaît qu’en Bretagne.

— Tu n’avais pas le droit de brûler ses carnets, cracha ma tante.

Mon père baissa les yeux vers la cheminée. Là, parmi les cendres, noircissaient encore des bouts de papier, des fragments de mots, des cartes cornées, des dessins à moitié dévorés par le feu. J’aperçus une ligne avant qu’elle ne disparaisse dans la braise : Dogfish Bay, 2 h 30. Les pas sont revenus.

J’avais vingt-neuf ans, j’étais journaliste à Lyon, et je croyais être revenue à Ploumanac’h pour enterrer un vieil homme silencieux, pas pour assister à l’explosion d’un secret de famille.

Ma sœur Élise se pencha vers moi, les lèvres tremblantes.

— Camille, tu comprends quelque chose ?

Je n’eus pas le temps de répondre. Ma mère, livide, saisit mon poignet avec une force qui me fit mal.

— Ne t’approche pas de la cheminée.

Son ton n’était pas celui d’une mère inquiète. C’était celui d’une femme qui suppliait déjà une morte de rester dans sa tombe.

Au même instant, le notaire, qui patientait près du buffet avec sa sacoche de cuir, toussota d’un air embarrassé.

— Madame Lenoir… Monsieur Lenoir… Il faudrait tout de même procéder à la lecture.

Mon père releva brusquement la tête.

— Pas devant elle.

Il me désignait.

Toute la pièce se tourna vers moi.

Il y avait encore l’odeur du café, du vin rouge renversé, du velours humide des manteaux. Sur la table, entre le pâté et les verres sales, reposait le portrait de mon grand-père Édouard Lenoir, qu’on appelait Ed quand il avait travaillé en Alaska. Son regard, sur la photo, semblait presque moqueur. Comme s’il avait préparé cette scène depuis sa tombe.

Le notaire ouvrit pourtant le dossier.

— Monsieur Édouard Lenoir lègue à sa petite-fille Camille Lenoir la totalité de ses archives personnelles, ainsi que la propriété de la cabane cadastrée sous le nom de Port Chatham, anciennement Portlock, péninsule de Kenai, Alaska.

Un silence glacial tomba.

Je crus d’abord avoir mal entendu.

— L’Alaska ? soufflai-je.

Mon père bondit si violemment que sa chaise tomba derrière lui.

— Elle n’ira pas là-bas !

Ma tante ricana, les yeux brillants de larmes.

— Voilà. Enfin. Dis-le devant tout le monde, Luc. Dis-lui pourquoi son grand-père se réveillait chaque nuit en hurlant. Dis-lui pourquoi maman n’a jamais voulu qu’on ouvre la malle du grenier. Dis-lui pourquoi tu as passé ta vie à mentir à tes filles.

Ma mère se mit à pleurer en silence.

Élise recula d’un pas, comme si la famille entière venait de prendre feu.

Mon père se tourna vers moi. Pour la première fois de ma vie, je vis de la peur dans ses yeux. Pas de la colère. Pas de l’autorité. Une peur ancienne, presque enfantine.

— Camille, dit-il d’une voix basse, si ton grand-père t’a laissé ça, ce n’est pas un cadeau. C’est une condamnation.

— De quoi tu parles ?

Il regarda les cendres dans la cheminée.

— En 1973, ton grand-père a dormi dans une tente près d’un village abandonné. Quelque chose a tourné autour d’eux toute la nuit. Six ans plus tard, il a appris que ce village avait été vidé par la terreur. Après ça, il n’a plus jamais été le même.

Ma tante ramassa dans la cheminée un morceau de cuir noirci. C’était la couverture d’un carnet. Elle l’écrasa contre sa poitrine comme si elle sauvait un bébé des flammes.

— Il ne voulait pas que la vérité meure avec lui.

Mon père hurla :

— La vérité ? La vérité, c’est que tous ceux qui ont voulu comprendre Portlock ont fini seuls, fous, ou disparus !

À cet instant, la porte d’entrée, pourtant verrouillée, s’ouvrit sous une rafale. Le vent traversa le couloir, éteignit deux bougies près du portrait de mon grand-père, puis apporta un son que personne dans cette maison n’aurait dû reconnaître.

Un sifflement.

Long, aigu, inhumain.

Ma mère tomba à genoux.

Et mon père murmura :

— Il nous a retrouvés.


Je passai la nuit dans la chambre de mon enfance, sans dormir.

Au plafond, les ombres des branches se tordaient comme des doigts. La maison craquait, respirait, semblait contenir dans ses murs plus de secrets que de pierres. En bas, j’entendais mon père marcher d’une pièce à l’autre. Ma mère priait à voix basse. Ma tante, elle, était restée enfermée dans le bureau avec le notaire, à sauver ce qu’elle pouvait des archives brûlées.

Je n’avais jamais connu mon grand-père autrement que comme un vieil homme taciturne. Il parlait peu, riait rarement, et s’asseyait toujours dos au mur. Même lors des repas de famille, il choisissait sa place comme un soldat dans un territoire hostile. Quand j’étais petite, je croyais qu’il était simplement sévère. Plus tard, j’avais compris qu’il était hanté.

Il ne supportait pas les forêts.

C’était étrange pour un Breton qui avait grandi entre les pins, les landes et les chemins creux. Quand nous nous promenions, il refusait toujours d’aller trop loin sous les arbres. Au moindre craquement, il s’arrêtait net. Une fois, à dix ans, je l’avais vu pâlir parce qu’un promeneur avait sifflé pour appeler son chien.

Cette nuit-là, après la lecture du testament, tous ces souvenirs revinrent un à un, comme des pièces d’un puzzle que je n’avais jamais voulu regarder.

À trois heures du matin, on gratta doucement à ma porte.

— Camille ?

C’était Élise.

Je lui ouvris. Ma sœur portait un pull trop large et tenait une bouteille de vin blanc entamée. Son maquillage avait coulé sous ses yeux.

— Je peux dormir ici ?

Nous nous assîmes sur le lit, comme deux enfants après un cauchemar.

— Papa m’a dit de ne pas te laisser partir, murmura-t-elle.

— Il t’a dit pourquoi ?

— Il a dit que grand-père avait rapporté quelque chose. Pas un objet. Une histoire. Et que certaines histoires, quand on les ramène, apprennent le chemin de la maison.

Je la regardai, incrédule.

— Tu crois à ça ?

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais plus à quoi je crois. Mais tu as entendu le sifflement, toi aussi.

Je ne répondis pas.

Dehors, la pluie redoubla.

Le lendemain matin, ma tante Hélène me donna ce qu’elle avait pu sauver : un carnet à moitié brûlé, trois photographies, une carte jaunie de la péninsule de Kenai, et une coupure de magazine datée de 1935. Sur l’une des photos, trois hommes souriaient devant un hydravion. Mon grand-père était au milieu, plus jeune, les cheveux sombres, le visage ouvert. À sa droite, un homme blond aux épaules larges : Dennis Hale. À sa gauche, un grand brun moustachu qui tenait un fusil : Joe McBride.

Au dos, écrit à l’encre bleue : Dogfish Bay. Avant la pluie.

— Ton grand-père m’avait dit de te les donner si ton père essayait de tout détruire, expliqua ma tante.

— Pourquoi moi ?

Elle eut un sourire triste.

— Parce que tu poses des questions même quand tout le monde te supplie de te taire.

Dans le carnet, plusieurs pages manquaient. Certaines étaient illisibles. Mais je pus déchiffrer des fragments.

Nous étions trois. Nous pensions connaître la montagne, le froid, les ours. Nous ne connaissions rien.

Plus loin :

Deuxième nuit. Pas humains. Trop lourds. Dennis tremblait. Joe a chargé le fusil. La chose s’est arrêtée devant l’entrée. Aucun souffle. Aucun grognement. Seulement la certitude qu’elle nous écoutait.

Puis :

Si je raconte cela en France, on me prendra pour un fou. Si je me tais, elle restera là-bas. Si je l’écris, peut-être qu’elle saura où je suis.

Je lus ces lignes plusieurs fois, le cœur battant.

— Il est revenu d’Alaska en 1973, dit ma tante. Au début, il faisait semblant d’aller bien. Puis il a commencé à se lever toutes les nuits à deux heures. Toujours à la même heure. Il sortait dans le jardin avec une lampe, persuadé que quelqu’un tournait autour de la maison.

— Et six ans plus tard ?

— Il a trouvé l’article.

Elle me tendit la coupure.

Le papier était fragile, presque transparent. Le titre, en anglais, parlait d’un village de pêcheurs abandonné, d’ouvriers enfuis, d’un être immense et velu que les habitants craignaient depuis des générations. Le nom revenait plusieurs fois, mal imprimé, hésitant selon les sources : Portlock. Port Chatham. Un lieu au sud de la péninsule de Kenai, coincé entre la mer, les falaises et une forêt assez dense pour avaler les hommes.

Je passai la journée à lire ce qui restait. Le récit de mon grand-père commençait en octobre 1973.

Il était parti aux États-Unis pour un reportage maritime qui ne l’intéressait plus depuis longtemps. À Anchorage, il avait retrouvé Dennis, un ancien pilote rencontré en Norvège, et Joe, guide de chasse qui connaissait l’Alaska comme on connaît une blessure ancienne : par ses douleurs, ses caprices, ses endroits interdits. Ils avaient prévu quelques jours de chasse et de marche dans la baie de Dogfish, non loin de l’ancien Portlock.

Le temps avait changé en quelques heures.

La pluie était tombée de travers. Le vent avait plaqué les nuages contre les montagnes. La mer, qui le matin encore ressemblait à une plaque de métal bleu, s’était hérissée de colère. Impossible de repartir. Ils avaient monté la tente près d’une lisière, sur un sol détrempé, en se disant que la tempête passerait.

La première nuit, Ed s’était réveillé parce que Dennis lui serrait la cheville.

Il avait ouvert les yeux. Dans l’obscurité de la tente, Dennis avait posé un doigt sur ses lèvres.

Alors Ed avait entendu.

Crac.

Une branche, dehors.

Puis une autre.

Des pas.

Il avait d’abord pensé à un ours. Joe leur avait parlé des ours bruns d’Alaska, énormes, capables de déchirer une tente pour voler un sac de nourriture. Mais très vite, Ed avait compris que ce n’était pas ça. Le rythme était trop régulier. Trop vertical. Ce qui marchait dehors avançait sur deux jambes.

Lentement.

Comme quelqu’un qui ne voulait pas être entendu, mais dont le poids trahissait chaque mouvement.

Les pas avaient fait le tour de la tente. Une fois. Deux fois. Puis ils s’étaient arrêtés devant l’entrée.

Dennis ne respirait presque plus.

Ed sentait son propre cœur cogner contre ses côtes. Il attendait un grognement, une odeur de bête, un souffle chaud. Rien. Seulement cette présence immobile, de l’autre côté de la toile, si proche qu’il aurait suffi d’un bras pour la toucher.

Puis plus rien.

Pas un départ. Pas un éloignement. Le silence.

Au matin, ils avaient ri nerveusement. Un animal, forcément. La fatigue, le froid, la pluie. L’imagination. Joe dormait si profondément qu’ils ne lui racontèrent rien. Ils inspectèrent le camp, mais la terre était une boue informe, lavée par la pluie. Aucune trace claire.

La seconde nuit, à deux heures trente, les pas revinrent.

Cette fois, Joe les entendit aussi.

Dans le carnet, mon grand-père avait écrit : Le fusil tremblait plus que les mains de Joe. Nous étions des hommes adultes et nous avions peur comme des enfants.

Ils attendirent plusieurs minutes. Les pas tournaient autour d’eux avec une patience presque insultante. Puis ils s’arrêtèrent, encore, devant l’entrée.

Joe fit signe qu’il allait sortir. Ed prit la lampe. Dennis tenait un couteau inutile.

Ils ouvrirent brusquement la tente.

La lumière déchira la nuit.

Il n’y avait personne.

Pas d’ours. Pas d’homme. Pas même une branche qui bougeait.

Seulement la forêt d’Alaska, noire, ruisselante, silencieuse. Et cette impression, pire que la peur, qu’ils étaient observés depuis un endroit où la lumière ne pouvait pas aller.

Ils partirent dès que le ciel s’éclaircit.

Ed n’en parla plus pendant des années.

Jusqu’à ce jour de 1979 où il tomba, dans une boutique d’occasion d’Anchorage, sur une vieille revue sportive. Un article décrivait Dogfish Bay et Portlock. Il y était question d’un village autrefois prospère, d’une conserverie de saumon, d’un bureau de poste, d’une école, d’ouvriers qui avaient fui après des disparitions, de corps retrouvés près des lagunes, de pêcheurs refusant de travailler au-delà du crépuscule.

Et surtout d’un nom murmuré par les anciens.

L’homme velu.

Un être immense, couvert de poils, marchant comme un homme, sifflant dans les bois, capable de voir les humains avant qu’ils ne le voient.

Quand Ed lut cela, ses mains se mirent à trembler si fort qu’il déchira la page en essayant de la tourner.


Je décidai de partir trois semaines après l’enterrement.

Mon père ne me parla plus.

Le dernier soir, il m’attendait dans le jardin, sous le vieux pommier. Le ciel était bas, chargé de nuages, et la mer grondait au loin. Il tenait une enveloppe dans sa main.

— Tu crois que tu vas trouver une explication, dit-il.

— Oui.

— C’est ton orgueil qui parle. Le même que celui de ton grand-père.

— Non. C’est ma vie. Vous m’avez tous menti.

Il me regarda longtemps.

— Quand j’étais petit, ton grand-père m’enfermait dans la cave les nuits de tempête.

Je restai figée.

— Quoi ?

— Il disait que c’était pour me protéger. Il mettait une chaise contre la porte, puis il sortait avec son fusil. Moi, j’entendais ses pas au-dessus. Et parfois… parfois j’entendais d’autres pas dans le jardin. Je croyais qu’il devenait fou. Ensuite, un soir, j’ai vu une silhouette derrière la haie. Grande. Trop grande. Je n’ai jamais oublié.

Il me tendit l’enveloppe.

— Si tu vas là-bas, lis ça dans l’avion. Pas avant.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu la lis ici, tu ne partiras peut-être pas. Et une partie de moi veut que tu partes. Une autre veut que tu restes loin de moi pour toujours, parce que je suis fatigué d’avoir peur à ta place.

Je pris l’enveloppe.

Il ne me serra pas dans ses bras.

À l’aéroport de Paris, je l’ouvris.

À l’intérieur, il y avait une lettre de mon grand-père, écrite d’une main tremblée.

Camille,

Si tu lis ceci, c’est que j’ai échoué à garder le silence et que ton père a échoué à enterrer mes fautes.

Tu crois peut-être partir pour découvrir une légende. Tu découvriras surtout une lâcheté. La mienne.

En 1973, nous n’avons pas seulement entendu quelque chose autour de notre tente. Nous avons trouvé, le troisième matin, près du camp, un objet que Joe a caché dans son sac. Une petite sculpture de bois, noire d’humidité, représentant un visage à moitié humain, à moitié bête. Dennis voulait la remettre là où elle était. Joe a ri. Moi, je n’ai rien dit.

Après notre retour, Dennis s’est pendu. Joe a disparu dans le Yukon. Moi, j’ai fui en France. Mais parfois, la nuit, dans le jardin, j’entendais le même sifflement que dans les bois de Kenai.

Si la sculpture existe encore, elle n’est pas dans cette maison. Je l’ai envoyée avant ta naissance à un homme nommé Elias Ward, à Nanwalek. Je voulais qu’il la rende. Il m’a répondu une seule fois : “Ce qui a été pris doit être rapporté par le sang de celui qui a laissé prendre.”

Je n’ai pas eu le courage.

Pardonne-moi.

L’avion décolla pendant que je lisais les derniers mots.

Au-dessus de l’Atlantique, entre la nuit française et le matin américain, je compris que mon voyage n’était pas une enquête.

C’était un retour.


Anchorage me reçut avec un ciel blanc et une lumière sans chaleur.

La ville avait quelque chose de provisoire, comme si elle s’était installée au bord du monde en sachant que le monde pourrait reprendre sa place. Les montagnes semblaient veiller au loin, immenses, indifférentes. Dans les cafés, les gens parlaient doucement de météo, d’essence, de pêche, d’avions retardés. Personne ne semblait surpris qu’une Française vienne poser des questions sur Portlock. Ou plutôt, ceux qui connaissaient le nom évitaient de montrer leur surprise.

À la bibliothèque municipale, je consultai des archives, des cartes, des journaux numérisés. Portlock apparaissait et disparaissait comme un fantôme administratif. Parfois Port Chatham. Parfois Portlock. Une baie, un village, deux hameaux, une conserverie, une école, un bureau de poste fermé en 1951. Des noms d’entreprises de pêche. Des registres incomplets. Des mentions de déménagements économiques après l’ouverture de routes et l’installation de communautés plus accessibles.

L’histoire officielle était simple : isolement, coût du transport, déclin industriel.

Mais les marges racontaient autre chose.

Des ouvriers partis sans réclamer leur dernier salaire.

Des familles ayant quitté leur maison en laissant des meubles, des outils, des livres d’école.

Des rumeurs de corps retrouvés près des lagunes.

Un certain Andrew Kamlock, bûcheron, mentionné dans une liste de travailleurs, puis plus rien.

Un chercheur d’or sans nom.

Un propriétaire de scierie, Tom Lawson, qui aurait affirmé avoir vu une créature debout près de ses pièges à poisson.

Je retrouvai aussi le récit d’un adolescent, Sergio Moonin, qui disait avoir entendu un sifflement si aigu qu’il lui avait fait mal aux dents, puis aperçu une silhouette velue marchant sur la plage, portant quelque chose comme une branche ou un gourdin.

Plus je lisais, moins je savais si j’accumulais des preuves ou des variations d’un même cauchemar.

Le soir, dans ma chambre d’hôtel, je reçus un appel d’Élise.

— Tu es arrivée ?

— Oui.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Des bouts d’histoire. Des archives trouées. Des gens qui ont peur d’un village vide.

Elle resta silencieuse.

— Papa est malade, dit-elle enfin.

Mon cœur se serra.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Il ne dort plus. Il dit qu’il entend des pas dans l’allée. Maman veut appeler un médecin, mais il refuse.

Je fermai les rideaux. Dehors, une neige fine commençait à tomber.

— Élise, écoute-moi. Il faut que tu trouves dans la maison tout ce qui pourrait venir d’Alaska. Un objet sculpté, du bois noir, un visage…

— Tu crois vraiment que c’est une malédiction ?

Je regardai la lettre de mon grand-père posée sur le lit.

— Je crois que notre famille a laissé quelque chose derrière elle. Et que le silence l’a nourri pendant cinquante ans.

Le lendemain, je pris un petit avion vers Homer, puis un bateau affrété par un homme nommé Grant Mallory. Il avait une barbe grise, des mains énormes et un humour sec qui mourait toujours avant de devenir un sourire.

— Portlock ? demanda-t-il quand je lui montrai la carte.

— Oui.

— Vous êtes écrivaine ?

— Journaliste.

— Encore pire.

Il accepta pourtant de m’emmener jusqu’à Nanwalek, où je devais rencontrer Elias Ward. Ou plutôt son fils, car Elias était mort depuis longtemps. Le fils s’appelait Noah Ward.

La traversée fut rude. L’eau était d’un bleu sombre, presque métallique. Les montagnes plongeaient dans la mer comme des bêtes couchées. Des forêts couvraient les pentes, épaisses, noires, impénétrables. Je compris alors ce que les cartes ne disent jamais : certains lieux ne sont pas éloignés parce qu’ils sont loin. Ils sont éloignés parce qu’ils refusent qu’on les atteigne.

À Nanwalek, Noah Ward m’attendait près du quai.

Il devait avoir quarante ans, peut-être moins. Visage large, yeux sombres, cheveux attachés sous une casquette usée. Il portait une veste de pluie et regardait mon sac comme s’il savait déjà ce qu’il contenait.

— Camille Lenoir ?

— Oui.

— Vous avez les yeux de l’homme qui a écrit à mon père.

Je ne sus quoi répondre.

Il m’emmena dans une petite maison près de l’eau. À l’intérieur, il y avait des photos de famille, des paniers tressés, des outils de pêche, une odeur de bois chauffé. Une femme âgée était assise près de la fenêtre. Noah la présenta comme sa tante, Ruth.

Elle ne se leva pas. Elle me fixa longuement, puis dit en anglais, d’une voix rauque :

— Les Français parlent trop quand ils ont peur.

Noah traduisit avec un sourire gêné.

— Elle comprend que vous venez pour Portlock.

Je sortis la lettre de mon grand-père.

Noah la lut sans expression. Puis il ouvrit une boîte métallique posée sur une étagère. À l’intérieur se trouvait une enveloppe ancienne, adressée à Elias Ward. Je reconnus l’écriture d’Édouard.

— Mon père n’a jamais répondu une seconde fois, dit Noah. Il disait que votre grand-père n’était pas prêt.

— Et vous ?

Il referma la boîte.

— Moi, je ne sais pas si je crois aux choses comme mon père y croyait. Mais je sais que Portlock ne pardonne pas aux curieux.

Ruth parla alors dans une langue que je ne compris pas. Noah l’écouta, le visage sérieux.

— Elle dit que le village n’est pas vide. Pas comme les Blancs l’entendent. Les maisons peuvent tomber. Les hommes peuvent partir. Mais ce qu’ils ont réveillé reste.

— Qu’est-ce qu’ils ont réveillé ?

Noah hésita.

— Les anciens parlaient d’un être dans les bois. Certains disent qu’il était un homme devenu sauvage. D’autres disent que ce n’était jamais un homme. Dans certaines histoires, on l’appelle Nantiina. Dans d’autres, Nanok. Les noms changent parce que les langues changent, les familles changent, les peurs voyagent. Mais l’idée reste : quelque chose voit avant d’être vu.

— Et la sculpture ?

Ruth tourna brusquement la tête vers moi.

Même sans comprendre mes mots, elle avait reconnu celui-là.

Noah se leva et disparut dans une pièce voisine. Quand il revint, il portait un paquet enveloppé dans une toile huilée. Il le posa sur la table avec précaution.

— Mon père l’a gardée. Il voulait la rapporter, mais il est tombé malade. Ensuite, personne n’a voulu s’en charger.

Il déplia la toile.

La sculpture était plus petite que je l’imaginais. À peine la taille d’une main. Le bois était noir, lissé par l’eau et le temps. Le visage qu’elle représentait n’était ni animal ni humain. Ou plutôt, il était les deux à la fois. Un front lourd. Des yeux creusés. Une bouche entrouverte comme pour siffler. Des traces gravées figuraient des poils ou des flammes autour des joues.

Je ne sentis rien de surnaturel.

Et pourtant, je retirai ma main avant de la toucher.

— Pourquoi Joe l’a-t-il prise ? demandai-je.

Noah haussa les épaules.

— Parce que certains hommes croient qu’un objet sans propriétaire leur appartient. C’est souvent comme ça que commencent les mauvaises histoires.

Ruth se leva avec lenteur. Elle approcha de la table, posa un doigt noueux près de la sculpture, sans la toucher.

— No souvenir, dit-elle en anglais. No trophy. Door.

Une porte.

Je compris.

Pour mon grand-père et ses amis, cette sculpture avait été un souvenir de voyage, un objet étrange trouvé près d’un ancien village. Pour ceux qui connaissaient l’histoire, elle était peut-être une marque, un avertissement, un lien.

— Je dois la rapporter à Portlock, dis-je.

Noah me regarda comme s’il espérait que je n’irais pas jusque-là.

— Grant peut vous déposer près de la baie. Mais il ne dormira pas là-bas.

— Et vous ?

— J’irai avec vous jusqu’au village.

Ruth se retourna vers lui.

Un échange rapide eut lieu entre eux. Elle était furieuse. Lui aussi. Je ne compris pas les mots, mais je compris la peur.

Enfin, Ruth se tut. Elle prit un petit sac de peau accroché au mur et le donna à Noah.

— Pour les sifflements, traduisit-il.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Des choses qui rassurent les vivants. Pas forcément les morts.


Nous partîmes deux jours plus tard.

Le temps avait changé, comme dans le récit de mon grand-père. La veille encore, le ciel était clair. Le matin du départ, des nuages bas s’accrochaient aux montagnes et le vent poussait sur l’eau des rides sombres.

Grant n’aimait pas ça.

— Mauvais jour, dit-il.

— On peut attendre ?

Il fixa la côte lointaine.

— On peut toujours attendre. Mais là-bas, parfois, c’est le lieu qui choisit le jour.

Nous embarquâmes peu après l’aube : Grant, Noah et moi. La sculpture reposait dans mon sac, enveloppée dans sa toile. Je la sentais contre mon dos comme un poids vivant.

La traversée vers Port Chatham fut plus silencieuse que la première. Même Grant ne plaisanta pas. Les vagues frappaient la coque, le moteur vibrait sous nos pieds, et la côte se rapprochait lentement. Une plage étroite apparut, puis une ligne d’arbres. Plus haut, je distinguai des structures grises, à moitié mangées par la végétation.

Portlock.

Il n’y eut pas de musique dramatique, pas de cri d’oiseau, pas de frisson théâtral. Seulement un endroit abandonné, humide, triste, où la nature reprenait ce que les hommes avaient construit avec assurance.

Et pourtant, au moment où je posai le pied sur la plage, j’eus la certitude d’entrer dans une maison où quelqu’un dormait encore.

Grant resta près du bateau.

— Trois heures, annonça-t-il. Pas plus. Si le brouillard tombe, je repars avec ou sans vous.

Noah hocha la tête.

Nous montâmes vers les ruines.

Le village n’était plus qu’une succession de traces. Des planches pourries. Des fondations envahies de mousse. Un vieux poêle rouillé couché sur le flanc. Des morceaux de métal tordus. Plus loin, les restes de la conserverie se dressaient comme une carcasse. Les arbres avaient poussé au milieu des chemins. Le silence n’était pas total : il y avait la mer, les gouttes d’eau tombant des branches, le vent. Mais c’était un silence qui avalait les sons au lieu de les porter.

Noah marchait devant, attentif.

— Ne quittez pas le sentier.

— Il y a encore un sentier ?

— Il y a toujours ce que les hommes ont cru être un sentier.

Nous atteignîmes une vieille structure qui avait peut-être été l’école. Une ardoise brisée gisait au sol. Je pensai aux enfants qui avaient appris à lire ici, qui avaient peut-être joué sur la plage en entendant leurs parents murmurer de ne jamais aller trop loin.

— Les histoires disent que le dernier homme à partir était le postier, dit Noah. Il est resté presque un an après tout le monde. Imaginez ça. Distribuer des lettres à un village qui n’existe plus.

— Pourquoi rester ?

— Par devoir. Ou parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller. Les deux se ressemblent souvent.

Je pris des photos. Mon appareil semblait presque impoli dans ce lieu. Chaque clic me mettait mal à l’aise.

Nous passâmes près de ce qui restait du quai.

Je vis alors trois silhouettes d’enfants assises au bout.

Je m’arrêtai si brutalement que Noah se retourna.

— Quoi ?

Je clignai des yeux.

Le quai était vide.

— J’ai cru voir…

— Des enfants ?

Je le fixai.

Il soupira.

— Beaucoup de gens disent ça.

— Vous les avez vus ?

— Non. Mais mon père disait que certains souvenirs se répètent quand personne ne les écoute.

Nous continuâmes vers l’intérieur des terres. Mon grand-père avait dessiné dans son carnet un lieu près d’un ruisseau, marqué d’une croix. Selon lui, c’était là que Joe avait trouvé la sculpture le troisième matin, posée entre deux racines, après la nuit des pas.

Le ruisseau n’était pas loin, mais la forêt semblait se densifier à chaque mètre.

Les arbres d’Alaska n’ont pas la douceur des forêts françaises. Ils ne vous invitent pas à marcher. Ils se serrent, se penchent, accrochent les vêtements, cachent la lumière. La mousse recouvre tout, même les pierres, même les troncs morts, comme si le sol cherchait à effacer les preuves.

Nous trouvâmes le ruisseau vers midi.

L’eau courait froide, rapide, transparente. Des pièges à poisson abandonnés, ou ce qui y ressemblait, rouillaient près de la berge. Noah s’arrêta.

— Tom Lawson disait avoir vu l’être ici. Il pensait d’abord à un ours. Puis il a vu une main.

— Vous croyez qu’il l’a vraiment vu ?

— Je crois que les hommes seuls voient parfois ce que les communautés refusent de regarder.

Je sortis la sculpture.

À l’instant où la toile s’ouvrit, le vent tomba.

Ce fut si soudain que je crus devenir sourde.

Plus de branches. Plus de pluie. Plus de mer.

Noah pâlit.

— Remettez-la dans la toile.

— Mais…

— Maintenant.

Je m’exécutai.

Le bruit revint.

Nous restâmes immobiles, respirant trop fort.

Puis, de l’autre côté du ruisseau, quelque chose siffla.

Ce n’était pas le vent. Ce n’était pas un oiseau. C’était un son mince, aigu, presque humain, mais trop long, trop droit, trop volontaire.

Le même son qu’à Ploumanac’h.

Je sentis mes jambes se vider.

Noah sortit le petit sac donné par Ruth. Il en tira une pincée de quelque chose — herbes sèches, poudre, fragments de coquille — et la jeta dans l’eau. Puis il parla à voix basse dans sa langue.

Le sifflement cessa.

— On doit aller vite, dit-il.

— Où la poser ?

Il regarda autour de lui.

— Pas ici. Ce n’est pas là qu’elle appartient.

— Comment le savez-vous ?

— Parce qu’on nous regarde depuis les arbres, pas depuis l’eau.

Je levai les yeux.

La forêt, en face, était immobile.

Trop immobile.


Nous n’aurions pas dû poursuivre.

Je le savais. Noah le savait. Même le village semblait le savoir. Le brouillard commença à descendre, glissant entre les troncs comme une présence basse et patiente. Pourtant, quelque chose en moi refusait de repartir avec la sculpture. Je pensais à mon grand-père, à Dennis, à Joe, à mon père enfant dans une cave, à ma sœur dans la maison battue par la pluie.

Certaines peurs deviennent héréditaires parce que personne n’a le courage de les traverser.

Alors je marchai.

Noah resta avec moi.

Nous suivîmes une ancienne piste qui montait vers les falaises. Là-haut, selon plusieurs récits, une femme pâle apparaissait parfois, robe longue, cheveux sombres, visage blanc. Une apparition sans nom. Peut-être une veuve. Peut-être une noyée. Peut-être seulement du brouillard prenant forme dans les yeux d’hommes épuisés.

Le sentier était difficile. La terre glissait sous les bottes. Les branches griffaient nos manches. À plusieurs reprises, nous entendîmes des craquements derrière nous. Chaque fois, Noah s’arrêtait, écoutait, puis reprenait sans rien dire.

— Vous avez peur ? demandai-je.

— Oui.

— Mais vous continuez.

— Le courage n’est pas l’absence de peur. C’est parfois l’impossibilité de reculer sans perdre son âme.

Je pensai que cette phrase aurait plu à mon grand-père.

À mi-hauteur, nous trouvâmes un arbre renversé.

Pas tombé.

Renversé.

Ses racines dressées vers le ciel, son tronc fiché dans la terre selon un angle absurde. Je me souvins des rumeurs lues à Anchorage : des arbres arrachés et replantés à l’envers. Je crus d’abord à une bizarrerie naturelle, un glissement de terrain, un vieux tronc déplacé par la neige. Puis je vis les marques autour.

Des empreintes.

La boue gardait mal les formes, mais celles-ci étaient profondes. Trop longues. Pas des pattes d’ours. Pas des bottes. Quelque chose entre les deux, avec une plante large et des orteils à peine dessinés.

Noah ne s’approcha pas.

— Ne les photographiez pas.

J’avais déjà levé mon appareil.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens qui verront l’image voudront venir. Et Portlock n’a pas besoin de nouveaux curieux.

Je baissai l’appareil.

Nous continuâmes.

Au sommet, le monde s’ouvrit brutalement. La mer, en contrebas, était couverte de plaques de brume. Les ruines du village semblaient minuscules. Le bateau de Grant n’était plus qu’un point sombre près de la plage.

Sur la falaise se trouvait un cercle de pierres.

Il n’était pas ancien au sens monumental. Rien d’imposant. Quelques pierres plates posées autour d’une cavité naturelle, comme une bouche dans le sol. À côté, un morceau de bois pourri portait des entailles presque effacées.

Noah s’agenouilla.

— Ici, murmura-t-il.

— Vous êtes sûr ?

— Non. Mais je crois que les lieux savent se faire reconnaître.

Je posai mon sac.

Le brouillard monta autour de nous. Une odeur étrange apparut, mélange de terre mouillée, de sel et de pelage humide. Mes mains tremblaient en sortant la sculpture.

Cette fois, le silence ne tomba pas.

Au contraire, tous les sons semblèrent s’intensifier. Le vent siffla entre les pierres. La mer gronda. La forêt craqua derrière nous.

Un pas.

Puis un autre.

Noah se releva lentement.

Je ne me retournai pas tout de suite.

Il y a des moments où le corps comprend avant l’esprit. Mon dos se glaça. Ma nuque se contracta. La sculpture devint lourde comme du métal entre mes doigts.

Un troisième pas.

Très proche.

Noah parla, fort, dans sa langue. Sa voix ne tremblait pas, mais je vis sa main serrer le petit sac de Ruth jusqu’à blanchir les jointures.

Je me retournai.

À travers le brouillard, entre deux arbres, quelque chose se tenait debout.

Je ne vis pas un monstre.

C’est ce qui me terrifia le plus.

Je vis une masse immense, sombre, couverte de longs poils mouillés. Des épaules larges. Des bras trop longs. Une tête inclinée légèrement sur le côté, comme celle d’un homme qui écoute derrière une porte. Le visage était presque invisible, noyé d’ombre, sauf deux reflets très pâles, pas exactement des yeux, plutôt deux points où la brume ne pouvait pas entrer.

Il ne bougeait pas.

Il nous regardait.

Ou plutôt, il regardait la sculpture.

Je compris alors pourquoi mon grand-père n’avait jamais pu décrire ce qu’il avait entendu. La peur véritable n’a pas besoin de forme claire. Elle se contente de se tenir à la lisière, assez visible pour qu’on sache qu’elle existe, assez obscure pour que l’imagination fasse le reste.

Noah murmura :

— Camille. La pierre.

Je m’agenouillai.

La cavité dans le cercle semblait plus profonde qu’avant. Je posai la sculpture à l’intérieur.

Au moment où mes doigts quittèrent le bois, un sifflement me traversa le crâne.

Je tombai en arrière.

Ce ne fut pas seulement un son. Ce fut une mémoire.

Je vis, comme dans une succession d’éclairs, des hommes tirant des filets pleins de saumons. Une conserverie fumante. Des enfants courant sur le quai. Des femmes fermant les volets avant la nuit. Un adolescent et sa fiancée blottis derrière une dune pendant qu’une silhouette marchait sur la plage. Un bûcheron levant sa hache. Une tache rouge dans la neige. Un chercheur d’or criant sans bruit entre les arbres. Un postier seul dans un bureau vide, tamponnant des enveloppes destinées à des maisons abandonnées.

Puis je vis trois hommes sous la pluie.

Ed, Dennis, Joe.

La tente.

Les pas.

Le troisième matin.

Joe riant avec la sculpture dans la main.

Dennis disant : Remets-la.

Ed regardant ailleurs.

La honte de mon grand-père était là, nue, plus terrible que la peur.

Le sifflement cessa.

Quand je repris conscience, Noah était penché sur moi.

— Ça va ?

Je respirai difficilement.

— Où est-il ?

Noah regarda vers la forêt.

La silhouette avait disparu.

Mais à l’endroit où elle s’était tenue, un arbre portait une entaille fraîche, verticale, profonde. Pas une menace. Une marque.

Le brouillard commençait à se déchirer.

— C’est fini ? demandai-je.

Noah ne répondit pas tout de suite.

— Pour vous, peut-être.

— Et pour Portlock ?

Il contempla les ruines en contrebas.

— Portlock n’a jamais demandé qu’on le sauve. Seulement qu’on le laisse tranquille.


Quand nous redescendîmes, Grant hurlait depuis la plage.

Le brouillard avait presque recouvert l’eau. Il agitait les bras, furieux et inquiet. Nous atteignîmes le bateau trempés, épuisés, couverts de boue.

— Vous êtes complètement cinglés, gronda-t-il. Dix minutes de plus et je partais.

— Non, dit Noah.

Grant le regarda.

— Quoi, non ?

— Vous ne seriez pas parti. Pas seul.

Le vieux marin ouvrit la bouche, puis la referma. Ses yeux glissèrent vers la forêt.

Il avait entendu quelque chose, lui aussi.

Le moteur démarra au troisième essai. Tandis que le bateau s’éloignait de la plage, je regardai Portlock disparaître derrière le brouillard. Je m’attendais à voir la silhouette une dernière fois. Mais il n’y eut rien. Seulement les arbres, les ruines, et ce silence de lieu qui n’explique pas.

À Nanwalek, Ruth nous attendait devant la maison.

Elle examina mon visage, puis celui de Noah. Enfin, elle hocha la tête.

— She heard, dit-elle.

Noah traduisit :

— Elle dit que vous avez entendu.

— Oui.

Ruth posa sa main sur ma poitrine, au-dessus du cœur.

— Now carry less.

Maintenant, porte moins.

Je dormis cette nuit-là d’un sommeil lourd, sans rêves.

Le lendemain, j’appelai Élise.

Elle décrocha à la première sonnerie.

— Camille ?

— C’est fait.

J’entendis un sanglot.

— Papa a dormi.

Ces trois mots suffirent.

Je rentrai en France une semaine plus tard, avec mes carnets remplis, mes photos inutiles et une certitude difficile à expliquer : je n’avais pas résolu un mystère. J’avais seulement réparé une faute.

Mon père m’attendait à l’aéroport.

Il avait vieilli en quinze jours. Ses épaules semblaient plus basses, son visage moins fermé. Quand il me vit, il ne dit rien. Il me serra simplement dans ses bras.

Pour la première fois depuis mon enfance, je le sentis pleurer.

— Il l’a prise ? demanda-t-il contre mon épaule.

— Je l’ai rendue.

Il hocha la tête.

— Ton grand-père aurait dû le faire.

— Oui.

— Moi aussi, peut-être.

— Tu étais un enfant.

Il me regarda avec une fatigue immense.

— On reste parfois l’enfant de la peur toute sa vie.

Les mois qui suivirent furent étranges.

Je rédigeai un article, puis je le détruisis. J’en commençai un autre, plus prudent, plus humain, moins avide de spectaculaire. Je compris que certaines histoires ne doivent pas être exposées comme des trophées. Les légendes de Portlock n’avaient pas besoin de moi pour exister. Elles existaient dans les silences, les départs précipités, les archives incomplètes, les familles qui refusent encore de prononcer certains noms.

Je publiai finalement un texte sur les villages abandonnés d’Alaska, sur l’économie, l’isolement, la mémoire des lieux. Je ne parlai pas de la sculpture. Je ne parlai pas de la silhouette dans le brouillard. Je mentionnai seulement que les récits locaux méritaient d’être entendus avec respect, non consommés comme des curiosités.

Ma tante Hélène me rendit les carnets sauvés. Mon père accepta de les lire. Ce fut lent, douloureux. Parfois, il s’interrompait au milieu d’une page et sortait marcher au bord de la mer. Mais les nuits devinrent calmes.

Un dimanche d’avril, nous vidâmes ensemble la cave où il avait été enfermé enfant.

Il y avait là des caisses de vaisselle, de vieux outils, des jouets oubliés, des bocaux vides. Dans un coin, derrière une armoire, nous trouvâmes des marques gravées dans la pierre. Mon père les reconnut aussitôt. Il les avait faites avec un clou, les nuits où il attendait que son père revienne du jardin.

Des traits.

Un par nuit.

Il y en avait des centaines.

Il s’assit sur les marches et pleura comme un petit garçon.

Je ne lui dis pas que tout était fini. Personne ne devrait promettre cela. Je lui pris seulement la main.


Trois ans passèrent.

Je retournai à Portlock une dernière fois, non pour enquêter, mais pour dire adieu.

Cette fois, Élise m’accompagna.

Elle avait longtemps refusé d’entendre les détails. Puis, un soir, elle m’avait appelée pour me dire :

— J’ai passé ma vie à croire que tu étais celle qui aimait les secrets. En réalité, tu étais celle qui voulait qu’ils cessent de nous gouverner.

Nous retrouvâmes Noah à Nanwalek. Il avait quelques cheveux gris de plus et le même regard calme. Ruth était morte l’hiver précédent. Avant de partir, elle avait demandé qu’on jette dans la mer le petit sac qu’elle lui avait donné, parce que, disait-elle, les vivants finissent toujours par transformer les protections en prisons.

Grant n’était plus en état de piloter. Son neveu nous conduisit.

Le village avait encore changé. Une partie de la vieille conserverie s’était effondrée. Des arbres avaient poussé au milieu des fondations. Le quai n’était presque plus praticable. Tout semblait plus petit que dans mon souvenir, sauf la forêt.

Elle, au contraire, paraissait plus vaste.

Nous ne montâmes pas jusqu’au cercle de pierres. Noah dit que ce n’était pas nécessaire. Je le crus.

Élise marcha longtemps entre les ruines sans parler. Puis elle s’arrêta devant ce qui restait de l’école.

— Des enfants ont vraiment vécu ici, dit-elle.

— Oui.

— C’est ça qui me fait le plus peur. Pas l’homme velu. Pas les sifflements. Le fait qu’un endroit puisse être assez effrayant pour que des parents prennent leurs enfants et partent sans se retourner.

Noah répondit doucement :

— Parfois, partir est la seule façon de rester vivant. Parfois, revenir est la seule façon de ne plus être poursuivi.

Avant de repartir, je laissai près de la plage une petite pierre ramassée en Bretagne. Pas une offrande. Pas un échange. Seulement un signe intime, inutile peut-être, que mon grand-père avait eu une vie avant la peur et une famille après elle.

Le vent souffla dans les arbres.

Pas de sifflement.

Seulement le vent.

Sur le bateau, Élise posa sa tête contre mon épaule.

— Tu crois qu’il existe vraiment ? demanda-t-elle.

Je regardai la côte s’éloigner.

La réponse honnête aurait été compliquée. Je pouvais parler d’ours, de solitude, de folklore, de culpabilité, de colonialisme, de forêts immenses, de morts mal documentées, de villages abandonnés pour des raisons économiques. Je pouvais expliquer que l’esprit humain cherche des formes dans le brouillard et des monstres dans les tragédies.

Mais je revoyais la silhouette entre les arbres.

Je revoyais l’entaille fraîche.

Je revoyais surtout la honte de mon grand-père, ce monstre-là, bien réel, transmis de père en fils, puis de père en fille, jusqu’à ce que quelqu’un accepte enfin de la regarder.

— Je crois, dis-je, que certains lieux gardent ce qu’on leur a pris. Et qu’ils le réclament jusqu’à ce qu’on le rende.

Élise ne répondit pas.

La mer était calme.

Quand nous rentrâmes en France, mon père nous attendait à la maison familiale. Il avait repeint les volets. Le jardin était taillé. La cheminée, nettoyée, ne portait plus l’odeur des papiers brûlés. Sur la table du salon, il avait posé les carnets d’Édouard, reliés avec soin.

— Je veux que vous les gardiez toutes les deux, dit-il.

— Tu es sûr ?

Il acquiesça.

— Les secrets pourrissent quand une seule personne les porte. À plusieurs, ils deviennent de l’histoire.

Ce soir-là, nous dînâmes ensemble. Pas comme une famille guérie — cela n’existe pas vraiment — mais comme une famille qui avait cessé de mentir sur ses blessures. Mon père parla de son enfance. Ma mère parla de sa peur de perdre son mari à une folie qu’elle ne comprenait pas. Élise avoua qu’elle avait toujours cru être la fille raisonnable parce qu’elle refusait de poser des questions. Je leur racontai ce que je pouvais raconter de Portlock.

Pas tout.

Certaines choses restent mieux dans le silence.

Vers deux heures du matin, je me réveillai.

La maison était calme.

Je tendis l’oreille, par habitude, presque avec tendresse. Aucun pas dans l’allée. Aucun sifflement derrière les haies. Aucun craquement qui ne soit celui du bois ancien.

Je me levai et descendis au salon.

Le portrait de mon grand-père était toujours là. Je l’avais longtemps trouvé sévère. Cette nuit-là, sous la lumière pâle de la lune, je vis autre chose dans ses yeux : non pas la peur, mais l’attente d’être pardonné.

Je posai la main sur le cadre.

— C’est fini pour nous, murmurai-je.

Dehors, le vent passa dans le pommier.

Un instant, très loin, ou peut-être seulement dans ma mémoire, j’entendis un sifflement si faible qu’il ressemblait au dernier souffle d’une histoire.

Puis plus rien.

Et, pour la première fois depuis cinquante ans, la maison dormit jusqu’au matin.